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Le couple et le travail, à savoir l’économie des hommes

by Sabina Rossignoli

Hier matin, Le Monde nous a alerté sur les bénéfices potentiels du « vivre en couple ». Je me suis donc penchée, moi aussi, sur l’étude de l’INSEE « Les couples sur le marché du travail » mené par Vincent Biausque et Stéphanie Govillot. Cette enquête a trait aux ménages et au travail en France.

Cette étude de l’INSEE vise à explorer le travail en France au sein des couples, en comparaison avec les familles monoparentales et les personnes célibataires. Par couple, on entend ici une « entité formée d’un homme et d’une femme se déclarant conjoints dans l’enquête Emploi et vivant dans un même logement ». Autrement dit, on parle du « ménage ordinaire », qui est composé de personnes « qui ne vivent pas en communauté (foyers, cités universitaires, hôpitaux, maisons de retraite, prisons) ».

Cette enquête se montre fascinante sur bien de points. D’abord, l’accès au travail et l’accès au couple sont influencés par l’éducation et la profession. Ainsi, les hommes plus diplômés ont plus de chances de se retrouver en couple. Le phénomène même est vrai pour les femmes plus diplômées. Toujours du point de vue social, il y a une homogamie au sein des catégories sociales : les plus diplômés auront, ainsi que les moins diplômés, une tendance plus marquée à se mettre en couple avec un membre de la même catégorie. Au sein des couches plus défavorisées, plus souvent l’un ou les deux conjoints se retrouvent dans une situation de chômage qui peut contribuer à reproduire la marginalité sociale.

Cette étude montre à quel point les pratiques du travail en France demeurent conditionnées par des rapports sociaux de sexe ancrés dans l’histoire. En filigrane, on peut lire que les femmes en général travaillent moins quand elles sont en couple. Même si les deux membres du couple travaillent, l’homme a plus souvent un poste en CDI à temps plein. Par contre, la femme a plus souvent un contrat à temps partiel (80%). Cela suggère que les femmes se consacrent davantage au travail domestique.

Les femmes seules ont plus souvent les enfants à charge. Cela contribue certainement à la tendance générale des femmes sans conjoint à travailler plus que les femmes en couple. Par conséquent, les femmes célibataires ont moins de pouvoir de négociation sur la durée de  leur temps de travail (et il faudrait investiguer leur équilibre vie-travail) ; par contre, les femmes en couple sont plus éloignées du marché du travail en général.

Ces statistiques ne résultent pas de données neutres ; elles révèlent des modalités de contrôle social par la diffusion de leurs idées. Ainsi, un ménage « classique » serait fait d’un homme et d’une femme partageant un foyer. En d’autres termes, les définitions de famille et de couple se font dans un cadre monogame, hétérosexuel et au sein du même espace domestique ; cela, selon des standards internationaux (Bureau International du Travail). Par ce schéma, on encourt le danger de reproduire des perceptions dominantes visant à établir la monogamie et l’hétéronormativité en loi ; cela risque, entre autres, de correspondre de moins en moins aux formations sociales que nous expérimentons dans notre quotidien. Même si les statistiques nous montrent que la famille se fait majoritairement de cette manière, les pressions de personnes rendues invisibles tels que les homosexuels sont une critique convaincante de cette vision de la famille. Nous vivons dans notre quotidien, l’expérience de formes de solidarité et d’amour qui vont bien au-delà du couple hétéro.

Cette étude se réfère implicitement à la famille comme source de solidarité, avec le résultat général que la famille devient une solution plus « économiquement viable » que le célibat. D’ailleurs l’étude y fait allusion en au moins deux points. D’abord, « on peut avoir l’impression qu’être en couple représente un atout sur le marché du travail : avoir un conjoint augmente les chances d’avoir des ressources au niveau du ménage et rend possible des arbitrages en termes d’activité ou de durée du travail » ; ensuite, « On peut supposer que le fait de vivre en couple permet notamment de bénéficier de réseaux plus étendus, susceptibles de faciliter la reprise d’emploi, ou encore qu’une durée de chômage plus longue entraîne davantage de séparations. » L’enquête INSEE semble suggérer que les couples s’en sortent mieux que les individus tous seuls. En gros, à deux c’est plus facile. Cela reflète une tendance à promouvoir la famille. Les politiques sociales françaises demeurent orientées vers la famille, qui est considérée comme le socle de la société. Le problème est que l’institution familiale contribue au maintien des inégalités hommes-femmes.

Ces politiques ne favorisent pas l’équilibre entre vie et travail des femmes. Elles sont orientées vers l’entité famille, certes, mais le fonctionnement interne de la famille n’est pas en cause. Face à un marché du travail inégal pour les femmes, cette valeur « famille » contribue à maintenir la femme en position subordonnée. La femme en couple est éloignée du marché du travail, donc financièrement dépendante, et s’occupe du travail domestique non rétribué. Selon une autre étude de l’INSEE, les femmes sont responsables du 72% des taches ménagères. En termes de production, cela fait au moins le 15,1% du PIB. Les femmes travaillent à la maison en moyenne 3 heures par jour, et cela souvent aux dépens de leur activité professionnelle, donc dans un cadre de dépendance économique de leur conjoint.

En temps de crise, la solidarité est certes une force, et la famille est la forme de solidarité par excellence. Mais le modèle familial dominant reflète deux problèmes : d’abord, ce modèle de famille est désormais inadéquat dans une société diverse. Ensuite, la famille monogame hétérosexuelle, si elle est plus viable financièrement, ne promeut pas la qualité de vie des femmes et leur intégration dans le marché du travail, ce qui a pour résultat que les hommes demeurent aux postes de pouvoir et les femmes restent mères. La condition des femmes est toujours déterminée par la famille, et par la dépendance économique dans le cadre familial. Il faut changer la donne : il faut que les politiques du travail soient conçues pour favoriser la réintégration des femmes qui veulent travailler, par exemple. Si on commence à penser les liens sociaux et économiques d’une manière nouvelle, on découvrira peut-être une nouvelle économie plus propice aux femmes.

 

Etude INSEE sur le marché du travail européen: l’écart entre hommes et femmes serait en diminution

Selon une étude menée par Sylvie Le Minez, Marie Rey et Frédéric Tallet de l’INSEE, depuis 2000 l’écart entre hommes et femmes sur le marché du travail aurait diminué. L’étude est téléchargeable en cliquant *ici* (pour accéder au lien, il faut d’abord ouvrir le post en cliquant sur le titre).