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Pénalisation du client, mythe suédois et entrepreneur allemand

Par Sabina Rossignoli

Alors que le gouvernement Hollande fait passer la loi qui pénalise les clients des prostituées avec une massive opération de communication, le débat sur la prostitution en Europe gagne en actualité. En 2012, la Ministre Najat Vallaud-Belkacem (NVB) se rendait en Suède pour évaluer le succès du “modèle suédois” en matière d’égalité hommes-femmes. En 1999, la Suède fit passer le Sex Purchase Act pénalisant les clients de prostituées et le proxénétisme. Ainsi, NVB commentait pour le Nouvel Observateur (8/11/2012) :

Le plus notable est que les comportements ont évolué: la population suédoise deux ans avant la loi était à 70% opposée à la pénalisation du client et sitôt la loi adoptée, elle a évolué jusqu’à être 70% favorable à ce dispositif.

D’où viennent ces chiffres tant exaltés par la Ministre et les médias français aujourd’hui ? Le journal cite un vague “rapport du gouvernement”, sans plus. Le problème est que ce rapport fait lui-même partie de la machine promotionnelle d’un gouvernement suédois en manque de données  sérieuses prouvant le succès de sa politique anti-prostitution. Par conséquent, est-ce qu’on peut faire confiance aux médias mal informés et aux sources du gouvernement ?

Dans ce débat, la Suède incarnerait donc le Bien, ayant fait passer cette “loi féministe” qui depuis plus de dix ans a conquis l’admiration internationale. La loi pénalise par de lourdes amendes et par l’emprisonnement toute forme d’achat d’un rapport sexuel, ainsi que le proxénétisme. Dans plusieurs apparitions dans les médias français, la Suède est présentée comme championne d’égalité hommes-femmes et est inspiration indiscutable de la législation française en matière de prostitution. A l’autre bout de l’échelle (celui du bas), le modèle législatif allemand considéré comme le paradis des proxénètes par sa politique de libéralisation de la prostitution.

Le plus grand bordel de France est en Allemagne

Depuis 2002, l’Allemagne fait de la prostitution une attraction touristique internationale et un marché très lucratif. L’investisseur et propriétaire de maisons closes Jürgen Rudloff devrait ouvrir le plus grand bordel d’Europe d’ici peu : 6000 mètres carrés de surface exploitable par des “travailleuses du sexe heureuses  et épanouies” qui louent leurs chambres de façon indépendante. Cout de l’opération immobilière : 4,5 millions d’Euros. Ce n’est pas un hasard si le bordel ouvrira ses portes à Sarrebruck, ville allemande à la frontière avec la France : Jürgen Rudloff sait très bien que les maisons closes sont interdites en France. Et c’est précisément la clientèle frontalière qu’il espère attirer. Il est difficile pour le public français de comprendre l’étendue médiatique de Rudloff dans le panorama médiatique allemand, où la légalisation de la prostitution est constamment mise en cause – et à juste titre – par la presse. Il suffira ici de savoir que son travail d’entrepreneur a une politique de communication très subtile. Invité dans les émissions télévisées, Rudloff a un style impeccable et se présente toujours avec une travailleuse du sexe qui tient à exprimer son épanouissement professionnel, avec sur le fond les vidéos publicitaires satinées des entreprises Rudloff.

L’invérifiable mythe suédois

On l’a dit, la Suède a initié l’Europe à la pénalisation du client. D’autres pays comme l’Islande et la Norvège ont suivi dans les années 2000. A part la Ministre, plusieurs médias continuent d’affirmer qu’en Suède, la prostitution de rue a diminué de 50% (ou plus) en dix ans, alors qu’un tel résultat est du jamais-vu dans la littérature de la criminologie spécialisée. D’où vient donc cette donnée? De nulle part. Un article très sérieux publié par deux chercheuses suédoises nous met en garde. L’argument assez simple de cet article est qu’il est bien difficile de produire des statistiques fiables dans ce cas complexe. D’abord, il n’existe pas vraiment de données comparables remontant à la période précédant l’Act, vu que la législation a en quelque sorte créé un nouvel objet sociologique (qu’est-ce que la prostitution ? Qu’est-ce que la tarification ? Qui sont les personnes concernées ?). Il est donc approximatif d’établir une courbe descendante de manière scientifiquement crédible.  De surcroit, en regardant ce qu’on a, on peut voir que la prostitution de rue a d’abord diminué suite à la publication de la loi, pour ensuite augmenter de nouveau un peu plus tard.

Mais le problème ce n’est pas seulement la statistique. La question est également que les pratiques changent. Adaptation du marché au nouveau cadre de loi, mais également déclin de la prostitution de rue comme pratique au niveau international. Les nouvelles technologies ont impacté la prostitution et les trafics d’êtres humains de façon considérable, nous obligeant à accepter que la prostitution de rue soit juste une manifestation visible d’un phénomène multiforme et tentaculaire. Ainsi, les comportements n’auraient pas évolué de façon aussi transparente et positive,  car les autorités ne réussissent pas à contrôler le net comme elles s’attendaient. Au contraire, la loi a eu des effets indésirables dus à la stigmatisation du client et surtout de la prostituée. Mais d’abord, la pénalisation des clients a déplacé la prostitution dans d’autres lieux qui échappent aux regard des  autorités, où la prostituée devient plus vulnérable physiquement et psychologiquement : forcée à se cacher, elle a moins de pouvoir de négociation, est plus exposée aux violences et aux risques sanitaires. La pétition mise en ligne par un groupe de chercheur.es français.es l’explique de facon extensive : Parlementaires : Prostitution : les spécialistes des recherches sur le genre et sur la santé contre la pénalisation des clients.

Ainsi, pendant que les clients frontaliers trouveront bientôt en Allemagne – et si près de chez nous – l’énième destination rêvée pour leurs activités touristico-sexuelles, les résultats positifs de la loi française risquent de se faire attendre longtemps. D’abord, il faudrait regarder le modèle suédois de plus près. Peut-être en accordant plus d’attention aux sources critiques et documentées, qui ont vraiment à cœur la santé des prostituées et l’abolition inévitable de l’exploitation inhérente à la prostitution: l’abolition de la prostitution tout court.Et en évitant les visions manichéennes tranchant entre le bien et le mal. La loi devrait se faire au-delà de tout moralisme et idéologie, et surtout au-delà de tout coup de pub et stratégie de communication douteuse. L’article écrit par Susanne Dodillet et Petra Östergren l’argumente très bien, disponible en ligne et en accès gratuit ici : The Swedish Sex Purchase Act: Claimed Success and Documented Effects.